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Utilisation des substances psychédéliques en thérapeutique et « auto-expérimentation »

Le 14 mai dernier, est paru sur le site Vice.com, un article signé de Shayla Love, intitulé « The
Ethics of Taking the Drugs You Study. Should psychedelic scientists trip on the drugs they
research ? ».

Cet article pause la question, tant éthique que technique, de la nécessaire juxtaposition,
lorsqu’on envisage la mise en place de thérapies psychédéliques, des apports récents de la
neurobiologie éclairant le mode d’action cérébral des substances psychédéliques, et de la
connaissance des effets psychiques de ces substances, grâce à l’auto-expérimentation des
effets de ces substances par les chercheurs et thérapeutes.
Cette question fait pour moi écho à un ancien travail, réalisé avec mon collègue Jacques
Arveiller, pour le Colloque de « L’Evolution Psychiatrique » au Centre Hospitalier Esquirol à
Charenton, en 1988, que nous avions intitulé « Iatrogénèse et production du savoir sur les
toxicomanies»
 

Dans ce travail de réflexion épistémologique, nous traitions de deux expériences d’auto administrations par des psychiatres, à un siècle d’intervalle, d’une part les consommations de cannabis consommations de cannabis de Jacques Joseph Moreau de Tour, de ses collègues, ainsi que d’autres personnalité du monde artistique, dans les années 1840 à l’Hôpital de Bicêtre et au sein du « Club des Haschichins), et celle du LSD, dans la suite des premières autoexpérimentations volontaires, par le psychiatre Werner Stoll en 1947 (si l’on considère que les deux premières « prises » de LSD, en 1938, puis en 1943, par Albert Hofmann, le chimiste inventeur du LSD, et également découvreur de la formule chimique de la psilocybine, furent des auto-intoxications involontaires).

Les « résultats » scientifiques furent essentiellement, pour les psychiatres, de deux ordres : - d’une part une meilleure connaissance de la « psychose », - et, d’autre part, pour le plus grand nombre des premiers expérimentateurs, la proposition de l’utilisation des substances psychédéliques (ou « hallucinogènes ») dans le cadre de psychothérapies, pour de nombreux troubles mentaux, ou dans le cadre de thérapies de « bien-être ».

Nous allons donc reprendre ce « trip » historique, qui a conduit des premiers autoexpérimentateurs, à la mise en place des premières thérapies « psycholytiques » et « psychédéliques », et à leur développement dans maintes indications psychiatriques ou psychologiques, et ce, à l’aide de substances de plus en plus nombreuses, issues des plantes, ou synthétisées en Laboratoire. Rappelons, pour commencer cette réflexion, que le terme « psychédélique », success word proposé par le psychiatre Humphry Osmond (1957), signifie, étymologiquement, « esprit, ou psyché, révélé », qui rend visible la psyché, « manifeste l’esprit ».

Toutes les substances psychédéliques ont en commun cette dimension de « révéler » à l’expérimentateur, d’une certaine manière, les dimensions cachées (inconscientes) de son esprit, ainsi que de provoquer, à des degrés divers, des « états modifiés de conscience », pouvant faire apparaitre des modifications du cours de la pensée (« délire ») et/ou des perceptions (« illusions » ou « hallucinations »).

Ces substances sont pour la plupart sérotoninergiques « strictes » (comme le LSD, la psilocybine, les tryptamines de l’ayahuasca (Psychotria viridis ou chacruna) et d’autres plantes, ou « serotonino-cathécholaminergiques » (phénylethylamines, telles la mescaline, la MDMA, le 2-CB, le DOI, le DOM et le DOB…), mais elles peuvent aussi interférer avec les récepteurs d’autres neuromédiateurs : citons ainsi la kétamine, antagoniste des récepteurs NMDA, la Salvinorine A de la « Sauge des devins » (Salvia divinorum) agoniste des récepteurs kappa-opioïdes, et les inhibiteurs des monoamines oxydases comme l’harmaline de l’ayahuasca (Banisteriopsis caapi), ou de la Peganum harmala…

La découverte des qualités hallucinogènes du LSD par Albert Hofmann tient donc à une circonstance accidentelle, alors que Hofmann travaillait sur des substances dérivées de l’ergot du seigle, dans les laboratoires Sandoz dirigés par le Professeur Stoll. Tout le monde connait la fameuse histoire du trip sur la bicyclette, qui se termina dans le fossé, sur le chemin qui menait Hofmann de son laboratoire à son domicile.

Les expérimentations scientifiques concernant le LSD débutent alors un peu partout en Europe et en Amérique du Nord, dans les années qui suivirent l’article princeps de Werner Stoll jeune psychiatre, fils du directeur du Laboratoire Sandoz dans lequel Hofmann avait réalisé la synthèse du LSD. Werner Stoll fut le premier à proposer, en 1947, l’utilisation du LSD pour traiter des « névroses ».

Il commença ses expérimentations avec le LSD en ingérant lui-même 60 microgrammes, soit un quart de la dose exagérée qu’avait absorbé Albert Hofmann, (250 microgrammes lors de son premier trip « volontaire », une fois la molécule identifiée et synthétisée de façon scientifique, en 1943). Dès cette époque, des doses maximum de 100 microgrammes étaient préconisées par ces pionniers, psychiatres et expérimentateurs, pour éviter les « bad trip ».

Jusqu’à la fin des années 50, dans les services de psychiatrie, chacun y va alors de son récit,
ou de celui des élèves et collaborateurs que l’on a entraînés dans l’aventure. Une étude
rétrospective concernant l’expérimentation médicale du LSD en Californie entre 1955 et
1961, totalise, sur l’ensemble des cobayes, 24 % de médecins et psychologues...

En France, à la même époque, quelques psychiatres expérimentèrent également le LSD,
essentiellement à l’Hôpital psychiatrique Sainte Anne à Paris, autour du laboratoire de
psychophysiologie et de psychothérapie du Professeur Soulair:

On peut citer le Professeur Jean Delay et le Dr Claude Olivenstein, fondateur et ancien directeur du Centre Marmottan, qui fit sa thèse, alors qu’il était interne à l’Hôpital Sainte Anne, sur la prescription de LSD à des patients alcooliques, schizophrènes ou retardés mentaux.


Le LSD-25, synthétisé par Sandoz, et distribué sous le nom de Délysid® a allors été largement
disponible jusqu'en 1966, en Europe, et aux USA, dans les laboratoires de recherche médicopsychologiques universitaires, et certains services de psychiatrie.


Des articles de presse popularisèrent ensuite ces expérimentations de plus en plus
nombreuses, menées dans les campus universitaires américains, avec en particulier l’exemple
de Timothy Leary, et l’usage du LSD se répandit alors à large échelle durant les années 60.

Selon Grinspoon et Bakalar , le mouvement psychédélique prit de l’ampleur en réaction au
conventionnalisme des années cinquante. En réponse à la crise existentielle et aux
philosophies de l’absurde, ce mouvement mettait le mysticisme à la portée de tous.

Dès 1955, Huxley parlait de « la jeunesse d’une nation, bien nourrie et métaphysiquement affamée, en quête de visions sacrées, et utilisant la seule méthode qu’elle connaisse : les drogues ».

Bien que le mouvement psychédélique ait représenté la convergence de plusieurs courants
et que Timothy Leary ait été le plus près de les unifier, il semble avoir essentiellement
comporté deux tendances.
 

- La première est incarnée par Leary. Il fut tout d’abord un psychologue faisant une
brillante carrière universitaire qui le conduisit à Harvard en 1958. Il était un des
protagonistes de l’analyse transactionnelle d’Eric Berne, qui considère les rapports
sociaux comme des jeux de rôle. Il prit des champignons hallucinogènes au Mexique au
cours de l’été 1960 et lança, en rentrant, avec l’aide de Richard Alpert, un psychiatre plus
connu aujourd’hui sous le nom de Baba Ram Dass, un projet de recherche sur la
psilocybine, qui venait tout juste d’être synthétisée par Hofmann. L’année suivante, ils
essayèrent tous les deux le LSD. »

L’importance personnelle qu’ils attribuèrent à leur expérience les conduisit, en 1962, à créer
l’International Federation for Internal Freedom, dont le but était de permettre à chaque
individu d’atteindre à une meilleure conscience de son système nerveux. L’année suivante, ils
furent exclus de Harvard, et la persécution du mouvement psychédélique débuta. Leary alla
vivre à Millbrook, sur une propriété mise à sa disposition dans l’état de New York, et cet
endroit devint une sorte de modèle du genre de vie psychédélique. Les autorités américaines
n’eurent de cesse « d’empêcher de nuire » les principaux chantres de l’utilisation des
hallucinogènes. Leary finit par être arrêté pour possession de marijuana, et il se retrouva en
prison.


Le message de Leary était un mélange de critiques de la société, d’hédonisme avéré, de
religion orientale... D’après Leary, fonder sa religion personnelle était devenu, de nos jours,
la seule chose importante.10 Dans le même temps le refus de la guerre au Vietnam animait de
très nombreux étudiants de la majorité blanche dominante, au grand dam de leurs parents, et des autorités américaines ; comme ces étudiants s’adonnaient à la consommation de
marijuana, et de LSD, la persécution de ces substances devint un outil politique, pour le
pouvoir politique américain.


- Pendant ce temps-là, sur la côte ouest des Etats-Unis, une autre tendance du
mouvement psychédélique se regroupait autour du romancier Ken Kesey. Ce groupe
mettait l’accent sur « les musiques tonitruantes, les motos et la technologie rutilante, les
couleurs scintillantes, les vêtements excentriques, et les comportements provoquants [le
groupe des Merry Pranksters]. Ils considéraient Leary un peu comme un bourgeois. Le
groupe fut à l’origine de l’art psychédélique» particulièrement au plan pictural, et au
plan musical, avec des groupes comme le Grateful Dead.


- Le mouvement psychédélique comportait encore bien d’autres tendances et bien
d’autres personnalités, comme le poète Allen Ginsberg, le théologien Allan Watts 12 et de
nombreux artistes et musiciens. Il comportait également des psychotiques dangereux
comme Charles Manson et des éléments parfois antisociaux comme certains groupes de
« Hell’s Angels ».


Ceux qui suivirent cette idéologie faite à la fois du refus de la société américaine existante
(certains, d’ailleurs, disaient d’eux même : « Nous sommes ces gens contre lesquels nos
parents nous ont mis en garde », N. von Hoffman, 1968), et de la recherche d’un nouveau
mode de vie et d’une nouvelle éthique, constituèrent les hippies.


Se proclamant les successeurs des philosophes cyniques, ou des premiers chrétiens, des
gnostiques ou des chamans, et les héritiers de H.D. Thoreau et de Saint François d’Assise, ils
invoquaient également la tradition orientale : le zen, le yoga, le tantrisme, le soufisme, le
bouddhisme, le taoïsme, etc. » Ils se référaient également au philosophe suisse Hermann
Hesse, et à ses écrits sur les processus initiatiques et le « Voyage en Orient. »

Puis le mouvement, à partir de 1969, commença à se désagréger, et l’éclatement, selon
Grinspoon et Bakalar, s’effectua dans quatre directions :

- la drogue, c'est-à-dire les amphétamines et les opiacés, avec une multiplication
concomitante de leurs conséquences sanitaires péjoratives, les pharmacodépendances,
devenues plus tard, les « addictions ».
- la lutte politique, qui prit un caractère plus ou moins radical selon les personnes et
selon les époques.
- la marijuana, accompagnant le retour à une existence plus ou moins conventionnelle,
qui semble avoir été la solution de beaucoup.
- enfin, la méditation, et les différentes formes prises aujourd’hui par la recherche d’un
développement personnel de type mystique (le « New Age »).


A cette époque également, et là, les « faits » sont beaucoup plus confidentiels, les
expérimentations des services de recherche chimique de l’armée américaine ont été
essentiellement constituée d’expérimentations sur des volontaires (cf. « Les chèvres du
Pentagone »), et de façon beaucoup plus perverse, sur des soldats « non informés » (projet
MK Ultra)


« la grande ironie de l'histoire du LSD, c'est qu'on a employé ce dernier à la fois
comme une arme et comme un sacrement, comme un moyen de manipuler le cerveau d'autrui
et comme moyen d'élargir le champ de conscience de son propre cerveau. Chacune de ces
voies est jalonnée de mille péripéties : d'un côté on a le Secret, la CIA, les expériences militaires
sur les hallucinogènes ; de l'autre, l'émergence d'une contre-culture qui devait exploser dans
les années 60. (...) L'histoire du LSD est inséparable du récit des espoirs et des illusions perdues
de toute une génération. »


Les expériences militaires et celles de la CIA participèrent grandement à la production d’effets
individuels délétères, fournissant ainsi des arguments à la mise en scène par la presse d’effets
toxiques provoqués par ces expérimentations, et à leur condamnation définitive par le
gouvernement américain en 1962.


Par la suite, face à l’expansion massive de la consommation de drogues psychédéliques par le
mouvement hippie, le LSD, la mescaline et la psilocybine ont été classés en 1966 sur la liste des stupéfiants, et toute recherche officielle a été interdite dans les Universités et les centres
de recherche neurobiologiques et psychologiques au début des années 70.


Les thérapies psychédéliques ont ainsi connu leur première phase d’expérimentation durant
les années 1950, puis leur « interdiction » officielle aux décours des années 1960, dans le
cadre d’une prohibition générale et mondiale des drogues ; ce n’est qu’au milieu des années
1990 que l’on a assisté à leur « renaissance » et, plus encore aujourd’hui, depuis une
décennie.


Alors que l’abord actuel des substances psychédéliques est aujourd’hui essentiellement
« scientifique », neuro-bio-physiologique, le lien avec la dimension d’auto-expérimentation
par les psychiatres et thérapeutes, même si elle n’est plus « princeps », comme au siècle
dernier, lorsque cette auto-expérimentation était « consubstantielle » au développement des
thérapies psychédéliques, ne cesse d’interroger.


Sur ce plan, on assiste aujourd’hui à la constitution d’une sorte de « clivage », entre :
Tout d’abord, l’utilisation des substances « hallucinogènes » comme
« médicaments », qui tend à se développer plus facilement, tels l’utilisation de la
kétamine comme « antidépresseur d’action rapide », ou de certains cannabinoïdes (en
particulier le CBD) comme « tranquillisants ». Dans ce cas de figure, l’autoexpérimentation ne semble plus vraiment constituer un « critère de vérité ».


Ensuite, une approche, légèrement différente, qui vise à traiter des « dépressions »,
et des « addictions » dans un cadre d’utilisation clairement associé à des processus
psychothérapique, même si le discours est aujourd’hui basé sur les capacités
« pharmacologiques » de ces substances à agir sur les synapses neuronales via le
système sérotoninergique, et leurs interactions avec les autres systèmes
neurobiologiques, les systèmes endocannabinoïdes, NMDA, GABA, dopaminergique
etc…).

Il s’agit là, actuellement, du champ de recherche dans lequel la question de la
« connaissance intime » de l’effet de la substance, sur le thérapeute, est timidement
remis en avant.

Ces deux approchent conduisent aujourd’hui à un début de polémique, entre les
anciens (cf le texte récent de Peter Webster « Psychedelic Elephant » , se référant
aux considérations d’auteurs psychodynamiques tels Huxley, Watts, Grof…), et les
« modernes » (en particulier les chercheurs londoniens de l’équipe de Robin Carhart
Harris, David Nutt et Erritzoe…).

Et enfin, une « troisième dimension », celle de l‘utilisation de substances considérées en tant que « enthéogènes-entactogènes », dans le cadre de l’« accompagnement des psychothérapies », que ce soit dans le cadre des prises en charge des PTSD (et on retrouve là le « cannabis thérapeutique » et le CBD, ainsi que la MéthylèneDioxyMethAmphétamine (MDMA ou ecstasy), qui vient d’obtenir, en juillet 2019, en Israël, son statut officiel de médicament dans cette indication), ou bien dans le cadre de l’accompagnement à la « fin de vie » (voir à ce propos la reprise des recherches sur la MDMA en 1994, par Charles Grob en Californie) C’est dans les suites des premières expérimentation de Charles Grob à l’UCLA, à partir de 1994, tout autant sur la fin de vie, que vis-à-vis de la prise e charge du PTSD, que la MAPS œuvre, depuis plus de 20 ans, à la reconnaissance officielle de l’intérêt de ces deux substances, cannabis et MDMA, ces indications.

Le Heffter Institute, et la Beckley Foundation en Angleterre, travaillent également dans le même sens, avec l’ensemble des substances psychédéliques. Ces associations et Instituts financent la plupart des recherches universitaires actuelles, et constituentla « passerelle historique » entre les premières expérimentations datant du XXe siècle, et les recherches actuelles. Il est clair que le « système de pensée » de la « psychiatrie biologique » est en train de « recouvrir » dans une large mesure, la dimension « expérimentale » des psychothérapies assistées par les psychédéliques, dans lesquelles la dimension de « transformation psychique » formate le processus thérapeutique ; la dimension pharmacologiques étant, elle, considérée comme « adjuvante », ou « facilitatrice » de cette dimension de travail psychique.

Aujourd’hui, alors que se développent partout dans le monde les applications thérapeutiques
du « Cannabis médical», il est cliniquement tout à fait évident que le cannabis, et certains de
ses cannabinoïdes, produisent des effets thérapeutiques indéniables chez nombre de
patients, et dans de multiples indications, bien au delà des situations dans lesquelles « the
state of the art » de l’Evidence Based Médicine reconnait des résultats positifs incontestables,
qui sont, eux, « documentés» par les résultats des essais cliniques habituels.

Ces résultats cliniquement visibles, mais difficiles à démontrer par des essais cliniques
randomisés, sont particulièrement évidents dans les indications « psychiatriques », qui ont à
voir avec l’anxiété, la douleur, les psychoses et les liens complexes entre l’humeur, l’immunité
et les phénomènes inflammatoires et oxydatifs.
 

Il est manifeste que les « états de conscience » spécifiques induits par les cannabinoïdes
participent, au travers des modifications psychiques de « l’être au monde du sujet », ainsi que
du fait des modifications de son humeur, au travers de son vécu subjectif de sa « qualité de
vie », à des effets thérapeutiques qui ne sont pas « cotables » dans le cadre des essais
cliniques hospitaliers.


C’est à notre avis la raison essentielle expliquant le « fossé » entre les indications reconnues
comme « solides » par les instances sanitaires officielles (telles les indications listées dans le
rapport de l’Académie de Médecine américain, ou dans l’excellent document de Santé
Canada à destination des prescripteurs), et les observations cliniques faites par les
prescripteurs avec leurs patients, qui démontrent la dimension bien plus large des indications,
et des effets thérapeutiques positifs liés à la consommation de cannabis à visée
thérapeutique.


A « coté » de l’histoire du « mouvement psychédélique » américain, dans lequel la
consommation des substances est consubstantielle à son développement, de façon beaucoup

plus obscure, c’est dans l’univers restreint des psychiatres et psychothérapeutes, que se sont
poursuivies, dans la lignée d’Hofmann et Stoll, les auto-expérimentations et les
psychothérapies « assistées par les psychédéliques ». Parmi les pionniers de la recherche sur
les thérapies psychédéliques, citons :
- Roger Heim, et d’autres chercheurs, mycologues, chimistes et psychiatres,
travaillèrent sur les effets des champignons magiques dans les années 50, à Paris, au
Museum d’Histoire Naturelle : Albert Hofmann lui même participa à ces
expérimentations : c’est dans un article paru en 1958, intitulé « Rapport sur une autoexpérience avec le Psilocybe Mexicana Heim » qu’Hofmann raconte que Roger Heim
après avoir absorbé trente-deux exemplaires frais de moyenne grosseur de Psilocybe
mexicana, avait vécu un « état d’ébriété » d’une durée de plusieurs heures.

Comme « une seconde expérience avec 22 spécimens ne produisit que de faibles symptômes », Albert Hofmann décida « d’utiliser des doses élevées, supposant que par dessiccation, le
champignon pouvait perdre une partie de son action ». C’est ainsi « que le 1er juillet 1957,
à 4h de l’après midi », il ingéra, dans son bureau « 32 champignons secs Psilocybe
mexicana, de grosseur moyenne, d’un poids total de 2,4 gr ».

Une demi-heure après le début de l’expérience, sa vision commença à se modifier ; il écrit ainsi : « les objets srapprochèrent, puis à nouveau s’éloignèrent de façon anormale » ; « Sentant une lourdeur corporelle et de l’incertitude dans la marche, qui allait croissant, j’exprimais le désir d’être reconduit chez moi en automobile. Pendant le trajet, les symptômes augmentèrent (…) La
sensibilité aux excitations extérieures (acoustiques et optiques) augmentaient de plus en
plus. Le long du parcours, les rues et les places qui m’étaient très familières me semblaient
changées d’une manière démoniaque ». (…) « Arrivé à la maison, à 5h environ, je
m’étendis sur le divan, fermai les yeux et essayai de dormir. Toutefois ce ne fut pas
possible, car dans mes yeux fermés se pressaient des images colorées, surtout abstraites,
sous des formes sans cesse changeantes » (…) « a l’acmé de cet état d’ébriété, à 5h30
environ, j’avais la sensation de me dissoudre dans un tourbillon de couleurs et de formes,
et de perdre mon moi. Parfois, au contraire, ces images colorées abstraites semblaient
sortir de mon propre corps, particulièrement quant je faisais des mouvements. Toutes ces
manifestations étaient ressenties d’une façon effrayante et accompagnées d’angoisse. »
Comme on le voit à la lecture de ce texte, Albert Hofmann était un sacré récidiviste, et il
utilisait des doses par toujours raisonnables, tout autant quand il s’agissait de LSD, que
lorsqu’il expérimenta les psilocybes, expériences qui conduisirent à l’identification et à la
synthèse de la molécule active, la psilocybine.


Cela ne l’a d’ailleurs pas empêché de vivre en pleine santé, y compris sur le plan
philosophique, jusqu’à 103 ans, et il m’avait confié, lorsque je l’ai rencontré à 93 ans, à
Amsterdam lors d’un colloque de psychonautes psychédéliques en 1996, qu’il avait
recommencé tranquillement ses auto-expériences depuis quelques années, et qu’il s’en
portait fort bien. Mais ces doses correspondaient à un projet d’exploration des effets sur
l’organisme humain, et c’est grâce à ces pionniers que l’on peut désormais savoir quelles
peuvent être les doses utilisables lors de séances thérapeutiques.


Dans la même veine, les auto-expériences d’Alexandre Shulgin, racontées dans son
ouvrage PIHKAL (Phenyléthylamines I Have Known and Loved), avec des doses croissantes
pour 179 phenyléthylamines synthétisées par ses soins, puis dans TIHKAl (Tryptamines I
Have Known and Loved) avec 55 Tryptamines, constituent de véritables odyssées de
cosmonautes neurobiologiques.


Un peu plus bas dans sa narration, Albert Hofmann poursuit son trip : « j’avais l’impression
d’être possédé d’un démon. Au cours de l’heure suivante, mon état se calma un peu, les
images perdirent parfois leur caractère abstrait, et je vis des paysages et des
configurations architecturales. Tout me paraissait se rattacher au style indo-mexicain
 

Sachant la provenance de ces champignons, c’était peut être pour cette raison que
j’attribuais aux apparitions un caractère exotique. J’essayais donc de me représenter
d’autres aspects de nature et d’autres images de mon pays, mais je n’y parvins pas, seules
des visions à caractère mexicain se formaient ».


On voit là une des premières description de « l’ego dissolution » produite par les
psychédéliques, et la force avec laquelle « l’imaginaire » s’impose à la conscience : c’est
là que se situe l’intérêt de ce type de substance, en psychiatrie : les substances
psychédéliques produisent non seulement une distorsion des perceptions des sens, mais
aussi une « manifestation particulière du psychisme », alimentée de savoir, de fantasmes
et de pulsions normalement enfouis dans l’inconscient, et qui se manifeste avec plus ou
moins de force et d’autonomie, alors qu’ils sont ordinairement à l’état quiescent, où
refoulés dans l’inconscient.


« A 10 h », écrit Albert Hofmann à la fin de son article « j’étais rétabli, à tel point que je pu
me lever. Ce fut l’heureux retour d’un monde étrange et inquiétant. J’avais l’impression
d’être revenu dans mon pays, qu’il me semblait avoir quitté depuis si longtemps. » Ce sont
ces sentiments de contraction ou de dilation du temps, et le vécu de l’étrangeté, alors
qu’Hofmann était précisément revenu chez lui pour être dans un lieu connu et rassurant,
qui permettent phénoménologiquement l’avènement de l’expérience psychédeliques, qui
va alors confronter le sujet aux confins de la conscience de soi, de sa propre finitude,
vécue parfois comme dans les Near Death Experiences, et à la dissolution des
caractéristiques émotionnelles habituelles, concernant son entourage matériel et affectif.
- Après l’identification de la molécule de mescaline par Heffter en 1894 (cette molécule
était « connue » depuis 1888, et elle a été synthétisée en 1919 par Ernst Späth) , Aldous
Huxley découvrit la mescaline en 1953 grâce au psychiatre Humphry Osmond, et il fut un
des premiers à l’expérimenter et à raconter, de façon similaire, dans « les Portes de la
Perception », ses auto-expériences.
- L’autre grand écrivain à raconter ses auto-expérimentations avec les hallucinogènes,
et en particulier la mescaline, est Henri Michaux. De son côté, il évoque sa « psychose
expérimentale » et ce qu’il dénomme « l’auto-analyse critique ». Son expérience
hallucinogène s’inspire des apports de la psychanalyse et se fonde sur l’idée qu’il accède
à son « subconscient », selon ses propres termes, et aux sources de son processus
créateur. Comme les surréalistes, Michaux est fasciné par le vécu des « aliénés » et il se
fera le porte-voix des malades mentaux, notamment dans 2 de ses œuvres, L’Infini
turbulent (1957), et Connaissance par les gouffres (1961), où il rapproche les effets
produits par les toxiques de certains états délirants.


Parmi les premiers psychiatres à utiliser les psychédéliques en psychothérapie, on peut citer
également Hans Carl Leuhner, qui, à partir de 1955, en Allemagne, a été l’inventeur des
« thérapies psycholytiques » ; il prescrivait à ses patients de relativement petites doses de LSD
(entre 25 et 50 microgrammes), qui conduisaient à des états de rêve-éveillé, facilitant les
processus de catharsis émotionnelle ; c’est « l’ancêtre » du microdosing qui se développe à
nouveau dans certains milieux intellectuels scientifiques et artistiques, essentiellement en
Californie. En Angleterre, ce sont essentiellement des psychanalystes, autour de Sandison, qui
pratiquèrent, à la même époque, les thérapies psychédéliques.

 
- Les docteurs Abramson et Hoffe,r au Canada, ont été, eux, les pionniers de la prise en charge
thérapeutique de l’alcoolisme avec le LSD, augurant d’une multitude de travaux et
d’expérimentations thérapeutiques avec les psychédéliques dans les addictions ; par la suite,
on peut citer les expérimentation de Lotsof, avec l’ibogaine, dans la prise en charge des
héroïnomanies, où ce sont tout autant les effets psychédéliques, que les caractéristiques
pharmacologiques propre de l’ibogaine sur les récepteurs NMDA, qui semblent interférer de
façon positive, pour le traitement des addictions aux opiacés.

Dans la suite, c’est dès la fin des années 1990, qu’à Saint Petersburg, Evgueny Krupitsky a traitées des centaines de patients héroïnomanes avec de la kétamine.


- Nous reviendrons un peu plus loin dans cet exposé, sur les expérimentations de Stanislas
Grof, un des pionniers des thérapies psychédéliques, d’abord dans son pays d’origine, en
Tchécoslovaquie, entre 1956 et 1967, puis aux USA, à Baltimore de 1967 à 1973.
- Plus près de nous, dans les années 70 et 80, Alexandre et Anne Shulgin poursuivirent dans
leur laboratoire universitaire, puis chez eux, une fois en retraite, leurs explorations chimiques
et psychologiques de l’effet des hallucinogènes (phényléthylamines et tryptamines) : avec
eux, persiste clairement le parallèle entre les auto-expérimentations « scientifiques »
d’Alexander qui ont conduit à la rédaction de PIHKAL et TIHKAL, et l’utilisation des produits
considérés comme « les plus intéressants » sur le plan des effets psychiques, dans le cadre
thérapeutique, par sa femme Anne, psychothérapeute, qui les utilisait dans le cadre des
psychothérapies qu’elles menait avec ses patients.


Lorsque l’on se plonge dans le travail de ces chercheurs, leur pratique et leurs écrits nous
placent en permanence entre « la politique de l’expérience », et la « pratique thérapeutique »,
dirigée vers le patient ; la connaissance phénoménologique de l’expérience psychédélique nait
autant de l’observation clinique, « au lit du patient », que de l’auto-expérimentation, et ce,
en grande partie, au travers de la prise en compte de « l’état modifié de conscience » produit
par la substance; l’ancien terme qui rendait compte de cette expérience psychédélique, est
sans aucun doute celui « d’ivresse ».


Aujourd’hui, nous assistons véritablement, pour reprendre l’expression du Dr Ben Sessa de
l’Imperial College of Medicine à Londres, à une Renaissance Psychédélique, aussi bien en

psychiatrie, que plus largement, dans la société. Un mouvement de renaissance qui s’appuie
tout autant sur une revisitation des expériences médicales des années 50-60 et 70 (et des
rares expériences ultérieures comme celles de Peter Gasser en Suisse, entre 1988 et 1973, ou
de Evgueny Krupitsky en Russie depuis la fin des années 1990), que sur un retour vers les
multiples pratiques chamaniques, remises au gout du jour, comme la consommation de
peyotl par la Native American Church aux USA (avec le psychiatre John Halpern), ou les
expérimentations avec l’ayahuasca en Amérique du Sud avec les premières observations du
psychiatre chilien Claudio Naranjo, ou des frères Dennis et Terence Mac Kenna.


C’est ainsi que de nouveaux programmes de recherche fondamentale sur le fonctionnement
neurophysiologique des substances psychédéliques ont vu le jour, parfois appuyées sur des
études cliniques chez des « volontaires sains », ou des patients en fin de vie. Citons par
exemple, les recherches sur la MDMA aux USA, avec les équipes de Charles Grob, Michael
Mithoefer et Julie Holland), les recherches sur les effets du LSD et de la psilocybine par
l’équipe de David Nutt, Robin Carhart-Harris et Ben Sessa à Londres, ainsi que les recherches
de Franz Vollenweider et Mark Geyer à Zürich, Torsten Passie et Euphrosyne GouzoulysMayfrank en Allemagne, de Jordi Riba en Espagne (ayahuasca), de Roland Griffiths et
Matthew Johnson à Baltimore (psilocybine), de Rick Strassman au Nouveau Mexique (DMT),
de David Nichols dans l’Indiana etc…


Aujourd’hui, dans le cadre de cette « renaissance », la différence avec les travaux du siècle
dernier est flagrante : l’essentiel de la littérature sur les psychédéliques est organisée sur le
modèle de la « psychiatrie biologique », essentiellement centré sur l’étude des dimensions
neurobiologiques, neurophysiologiques des effets des psychédéliques, et sur la mise en
évidence par l’imagerie cérébrale des caractéristiques fonctionnelles de ces différentes
substances.


Un retour par la clinique s’avère alors nécessaire, lorsque l’on souhaite établir des passerelles
entre les données de la science, et les applications pratiques dans le cadre des thérapies
psychédéliques, lorsque celles-ci seront à nouveau autorisées en Europe, et en France, dans
la suite de la réhabilitation récente du cannabis médical.


Reprenant les réflexions de mon confrère Rodolphe Ingold, dans un article à paraître sur le
cannabis thérapeutique, notons tout d’abord que notre expérience clinique nous montre bien


« comment le cannabis est devenu, chez nombre de nos patients addict, héroïnomanes ou
alcoolo-dépendants, une « drogue de sauvegarde » : l’usage, même très régulier, et à haute
dose du cannabis apparaît comme moins dangereux que leurs pratiques du passé, il n’entraine
par ailleurs pas de dépendance économique sévère, et permet souvent de sursoir à une
dépendance aux opiacés de substitution.


Consommer du cannabis réduit en effet l’appétence pour l’alcool et les opiacés, et donc le
risque de rechute. Mais il permet peut-être surtout, par l’entremise de l’ivresse, de lutter
contre la dépression qui s’installe régulièrement après un sevrage. Le cannabis vient alors
effacer le spectre d’une vie plate, morne et sans inspiration. »

Chaque produit psychoactif est en effet susceptible de produire une ivresse particulière ;
même si ce point a longtemps été contesté, nous soutenons depuis bien longtemps que le
cannabis, qui n’agit à priori pas, comme les substances psychédéliques, directement sur le
système sérotoninergique, peut produire une ivresse qui, a bien des égards, présente des
points communs, tant sur le plan du ressenti, que sur le plan de ces effets thérapeutiques,
avec les substances nommées, au siècle dernier, psychédéliques ou hallucinogènes.

Même s’il existe des différences, le cannabis, comme les psychédéliques produisent des états
modifiés de conscience pouvant être vues comme des ivresses particulières, et l’étude
phénoménologique de ces ivresses, qui n’est pas « cernable » par l’imagerie cérébrale et les
représentations actuelles neurobiologiques, ou neurophysiologique, est fondamentale dans
la mise en place des thérapies psychédéliques.


Henri Michaux, par exemple, l’écrit de façon très nette : « la mescaline n’horizontalise à peu
près jamais. Dans la mescaline, je voyais des formes qui s’élancent. Dans le chanvre je voyais
plutôt des formes élancées. Elles ne remuaient pas franchement. Pas fixes non plus ». En tout
cas, rien de commun avec les effets des opiacés, ou des psychostimulants comme la cocaïne
ou les amphétamines.


Avec le cannabis, comme avec les substances psychédéliques, on peut décrire plusieurs
phases, qui représentent différentes « étapes » du voyage, du trip psychédélique.
L’ivresse cannabique peut ainsi être décrite en distinguant trois de ses composantes, la
montée, le plateau et la descente.


La montée constitue le passage à un état altéré de perception de soi même : le corps s’allège,
il n’est plus tributaire de la pesanteur habituelle ; le corps cesse de souffrir, et cette dimension
est somme toute commune pour tous les psychotropes, opiacés et stimulants compris.
Par contre, le plateau, la composante « idéative », on pourrait dire « émerveillée »,
correspond à une sorte de pallier dynamique où le sujet contemple aussi bien le monde qui
se transforme devant lui, que sa propre pensée, qui se transforme, elle, en fonction de cette
transformation, et c’est sans doute comme cela que se produisent les « expériences
mystiques », ou « transcendantales » qui sont décrites depuis des millénaires par les
utilisateurs des substances psychédéliques traditionnelles, qu’il s’agisse de champignons,
psilocybes ou amanita muscaria, des très nombreuses plantes à tryptamines, des cactus à
phényléthylamines, comme le peyotl ou le san pedro, ou des dérivés de l’ergot de seigle et
autres substances contenant des analogues du LSD, comme les graines de l’Hawaïan Baby
Wood Rose, ou celles de Morning Glory.


Pendant le « voyage », le trip, comme dans un « rêve éveillé », ou un « délire », les sens
changent de définition et se trouvent stimulés par des associations d’idées, des perceptions,
qui s’enchainent librement dans la pensée. Comme avec les « associations libres » et les
« retours du refoulé inconscient » de la technique psychanalytique, le sujet rencontre
« l’inattendu », émotionnellement teinté de sentiments eux-mêmes modifiés.


Moreau de Tour décrit ainsi cet état : « Insensiblement nous nous sentons débordés par des
idées étrangères au sujet sur lequel nous voulons fixer notre attention. Ces idées, que la
volonté n’a point évoquées, qui surgissent dans votre esprit, on ne sait ni pourquoi ni
comment, qui viennent on ne sait d’où, deviennent de plus en plus nombreuses, plus vives, plus
saisissantes. Bientôt on y prête plus d’attention : on les suit dans leurs associations les plus
bizarres, dans leurs créations les plus impossibles et les plus fantastiques… »
 


« L’âme, pour Platon, toujours mobile et éternelle, est vue sur un plan métaphorique comme
un char ailé avec deux chevaux et un cocher. Il pourrait s’approcher de la sphère supra-céleste
et rejoindre l’espace des dieux. Durant ce plateau de « l’état modifié de conscience psychédélique »

Le sujet, autoexpérimentateur ou patient, est dans un état « visionnaire » modifié, et sa vision est
renouvelée sur le plan affectif et esthétique, dans lequel le temps et l’espace eux-mêmes,
peuvent se dilater ou se concentrer. »

Moreau de tour décrit ainsi cet état, alors qu’il se promène sur les Grands Boulevards. « (…)
lorsque un soir traversant le passage de l’Opéra, je fus frappé de la longueur du temps que je
mettais pour arriver jusqu’au bout.

J’avais fait quelques pas, au plus, qu’il me semblait qu’il y avait bien deux ou trois heures que j’étais là. (…) J’eus beau faire, je ne pouvais me désabuser.


J’eus beau hâter le pas, le temps n’en marcha pas plus vite. Il me semblait, en outre, que le
passage était d’une longueur à ne pas finir, et que l’extrémité vers laquelle je me dirigeais
s’éloignait à mesure que j’avançais. (p. 69-70).


Quant à Henri Michaux, c’est ainsi qu’il décrit cette sorte d’épiphanie intellectuelle vécue sous
mescaline : « Me tenant aux montants de la grande roue silencieuse qui, pour des raisons de
gravitation artificielle, tournait dans l’espace, les pieds sur ce grand engin ajouré,
magnifiquement peint, seul dans un ciel immense, dans un ciel vertigineux, en bas, en haut,
de tous côtés, partout miraculeusement lumineux, j’étais là, ne sachant que faire.

Le premier homme, en cette année 1958, à être jamais monté dans une station extra-terrestre ! » (p 137)

« C’est de cela qu’il s’agit pour l’ivresse, après la montée, c’est comme d’avoir accès à un point
de vue, à une vision, du monde et sur le monde, totalement renouvelé.
Tels les cosmonautes de notre époque qui, à l’occasion de séjours prolongés dans l’espace,
déclarent souvent avoir vécu des moments de méditation intense, animés par des pensées
religieuses ou mystiques. A des centaines de kilomètres de la terre ils voient cette dernière
comme une entité magnifique, minuscule et fragile. Ils ne disent pas avoir changé, mais ils se
pensent comme marqués à vie par cette image inattendue du monde. »
C’est sans doute ici qu’intervient l’action thérapeutique des hallucinogènes et du cannabis.
Moreau de Tours l’avait pressenti, expliquant qu’il s’agissait de réanimer le délire afin d’en
réduire la durée. »
Mais tout ceci ne constitue que le côté « lumineux » de la situation ; dans certains cas, c’est
une « expérience visionnaire très négative » qui peut survenir, et le thérapeute doit être près
à la percevoir, et a agir vite et efficacement pour rassurer et re stabiliser son patient.
L’ivresse introduit le sujet dans un espace non ordinaire. C’est, pour se référer à Piera
Aulagnier, le monde d’une sensorialité pensée et qui se caractérise par la parfaite authenticité
vécue de ce qui est. « Une réalité pensée et perçue qui serait totalement conforme à sa
représentation et plus exactement une manière de penser, de percevoir la réalité qui rend
impossible qu’apparaisse fût-ce l’ombre d’une question concernant un possible écart entre les
représentations de la réalité créées par la pensée et la réalité de ce qu’elles sont supposées
représenter. »

Le « Je » ne se pose pas la question de savoir ce qui serait vrai et ce qui serait faux. Nous
n’avons pas à faire à une expérience où le sujet se poserait des questions sur la nature de ses
illusions. Il ne s’agit ni d’expérience ni d’illusion. C’est une entrée dans un monde qui, quoique
« imaginaire », est surtout parfaitement intelligible et congruent. « La drogue prouverait
qu’on peut voir, au sens propre et au sens métaphorique, les choses et le monde autrement,
que choses et monde possèdent d’autres formes d’existence, et que se refuser à prendre
connaissance de ces autres formes grâce à la drogue démontre les limites que les autres sujets
croient devoir s’imposer. »

Rappelons ici, que les effets des drogues sur les humains sont globalement classifiables en
trois catégories :
- la dimension auto-thérapeutique, analgésique ou narcotique (les « échafaudages de
secours » de Freud),
- la dimension « récréative », et celle de l’ivresse collective (la « fête »),


- et la dimension mystique, ou religieuse, la « transe », et la « passerelle » avec les
dieux, ou « l‘autre monde » (dans le chamanisme).


L’intensité de cette ivresse permet d’explorer des représentations anciennes. Cette
exploration rend alors possible leur transformation. Qu’il s’agisse, sous la forme d’ecmnésies
et de synesthésies, de souvenirs anciens, de blessures non guéries ou de tout autre type
d’idéation.


Comme dans l’expérience chamanique, le sujet peut avoir accès à une vision neuve de sa
propre vie, de son histoire et éventuellement de sa maladie ou de ses souffrances. Il devient
capable d’intervenir sur ces représentations, d’en transformer le sens et les contours et d’en
conserver la mémoire. Mais pour cela, il est absolument nécessaire que l’accompagnement
humain, proprement « thérapeutique » soit de qualité, sinon, « l’enfant blessé » qui resurgit
brusquement, risque de s’enfoncer dans le gouffre de sa blessure, aux portes de la folie.
Ceci est bien connu des cliniciens qui ont exploré l’intérêt du LSD dans le cadre de séances
psychothérapiques. Et c’est aussi ce que tendent à démontrer les études les plus récentes en
Imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (fMRI).


D’après Robin Carhart-Harris, leader de l’étude de neuro-imagerie fonctionnelle, qui initie
clairement le renouveau des études scientifiques sur les substances psychédéliques : « Avec
le LSD, les réseaux neuronaux perdent en partie leur intégrité. Les systèmes cérébraux
deviennent moins ségrégés, et les différents réseaux commencent à se fondre les uns dans les
autres. Globalement, le cerveau devient plus connecté, et il opère de manière plus flexible. »
« Le phénomène est souvent accompagné d’intuitions nouvelles à propos de nous-mêmes,
de notre parcours, de nos relations avec les autres et avec le monde en général. En fait, cela
va main dans la main avec des sentiments de nature spirituelle et mystique. »


Ce type d’expérience permet, lorsque le sujet n’est pas envahi par l’angoisse, la
dépersonnalisation, ou les fantasmes persécutifs, de relativiser toutes sortes de
préoccupations, à commencer par l’idée de sa propre mort. Il parvient à la mettre à sa juste
place. Tel Socrate, emprisonné et condamné, à qui Platon fait dire, dans le Criton, que la mort,
à son âge et dans les circonstances, est peut-être même une bonne affaire.


Cette question de la mort, après Carl Gustav Jung qui pensait que toutes les thérapies
individuelles y aboutissaient, est particulièrement au centre de l’œuvre de Stanislas Grof,
l’auteur de « LSD et psychothérapie » publié en 198031. Grof est certainement l’un des plus
expérimentés des « thérapeutes psychédéliques » du siècle dernier ; il pratiqua les thérapies
au LSD durant les années 1950-1960 à Prague, puis il poursuivit officiellement son travail sur
le territoire américain de 1967 à 1972, jusqu’à leur totale interdiction; il a été, avec Walter
Pahnke de l’Hôpital de Spring Grove, à Baltimore, l’un des initiateurs des thérapies
psychédéliques pour les patients souffrants du cancer en stade terminal, et des
« accompagnements à la mort » Je vous renvoie à son dernier ouvrage « The Ultimate Journey », en français « L’Ultime voyage. La conscience et le mystère de la mort »
, qui synthétise cinquante années de recherches et l’ensemble de son expérience sur les thérapies psychédéliques.


Il évoque ainsi, au début de son chapitre relatant ses expériences de thérapies
psychédéliques, la façon dont Aldous Huxley, en 1963, au seuil de la mort, pris 100 mg de LSD,
quelques heures avant de s’éteindre, pour « faciliter sa transition », ainsi que la dimension
pharmacologique de ce même LSD, au travers des démonstrations de Kast et Collins en 1964,
deux médecins de Chicago, qui montrèrent l’efficacité analgésique du LSD, tout à fait

Et republié par la MAPS en 2008 comparable aux deux substances narcotiques les plus puissantes reconnues à l’époque, la dihydromorphinone et la meperidine.


C’est Eric Kast qui, en 1966, publia un essai mettant pour la première fois en évidence la
relation entre les caractéristiques analgésiques du LSD, et ses effets sur les expériences et les
opinions religieuses et philosophique des patients, lorsqu’il s’aperçut que ses patients sous
LSD, étaient beaucoup moins soucieux de leur maladie et de leur mort imminente.
Ce sont ces travaux qui encouragèrent Sydney Cohen, ami d’Aldous Huxley, et éminent
psychiatre de Los Angeles, également pionnier dans la recherche sur le LSD, et son collègue
Gary Fisher, à démarrer aux Etats Unis le premier programme de thérapies psychédéliques
pour les patients mourant du cancer en 1964.


Quant à Grof, il débuta ses recherches sur le LSD en 1956 ; il mit en place les premières
psychothérapies liées à l’administration de LSD à Prague en 1960, et il les poursuivit après son
émigration aux USA en 1967. En 1967, il reprit à Baltimore ces thérapies d’accompagnements
à la mort, après que l’équipe de Cohen les eu interrompues en 1965, lorsque parurent des
études in vitro évoquant une possible toxicité génétique du LSD.


Il écrit ainsi : « Au fil des ans, j’ai été le témoin de guérisons émotionnelles et
psychosomatiques profondes, mais aussi de la transformation radicale de la personnalité, chez
des milliers de personnes en quête intérieure approfondie. Certaines étaient des personnes
ayant une pratique spirituelle régulière comme la méditation, d’autres avaient supervisées des
séances psychédéliques, ou participé aux nombreuses formes de psychothérapies
expérimentielles et d’exploration de soi. »


Dans tous ces cas, « après avoir été confronté à la mort de manière pratique, plus
particulièrement dans le contexte de la mort et de la renaissance spirituelles, le niveau
d’agression diminue considérablement. Les gens deviennent plus paisibles et à l’aise avec eux
mêmes et plus tolérants avec les autres. » (…) « A mesure que le point de concentration
émotionnelle passe du passé et/ou du futur au moment présent, les gens sont davantage
capables d’apprécier les situations quotidiennes et simple de la vie. Une spiritualité accrue
résulte également de ce processus, une spiritualité d’une nature universelle et mystique, qui
est à la fois authentique et convaincante car elle est fondée sur une profonde expérience
personnelle ».

Tous les travaux de Stanislas Grof, comme ceux d’ailleurs de Jan Bastiaans en Hollande, qui
traita durant les années 50-60 des rescapés de la shoah et des camps de la mort avec du LSD34
étaient inspirés par les psychothérapies et les théories d’inspiration psychanalytique, puisant
aussi bien dans l’œuvre de Sigmund Freud, que dans celle de Karl Gustav Jung.


Et c’est la dimension psychothérapique, les effets de la « relation » entre le patient et son
thérapeute, au sein d’un système complexe, résumé sous le triptyque « sit, set, and setting »
qui produit la plupart des effets positifs dans le cadre des indications thérapeutiques centrée
sur les troubles anxieux, les troubles affectifs de type dépressif, les addictions, syndromes
psychotraumatiques, les pathologies du deuil, les soins palliatifs, et accompagnements de
« fin de vie ».


Plus récemment, Thomas B. Roberts35 , qui œuvre, aux USA, dans le champ nom officiel des
thérapies psychédéliques depuis 1972, a « apporté » le concept de « psychedelics
ideogens » : il s’agit pour cet auteur de montrer que l’expérience psychédélique peut être
considérée comme une « application psychique », non pas une application que nous

téléchargerions dans notre smartphone ou notre ordinateur, mais une application qui nous
permettrait d’augmenter le champ d’activité de notre conscience.


Roberts est là en pleine accord avec Aldous Huxley, qui écrivait dans les Portes de la
Perception : « Pour s’extirper des perceptions ordinaires, pour se sortir pendant quelques
heures du monde extérieur ou intérieur ordinaire, pour ne plus être seulement un animal
obsédé par la question de la survie, ou un humain obsédé par le langage et les concepts, mais
pour expérimenter comment ces questions peuvent être appréhendées directement et
inconditionnellement, par un « esprit élargi » (Mind at large), il s’agit d’une expérience
(« l’expérience psychédélique ») d’une valeur inestimable pour tous, et particulièrement pour
les intellectuels ».


Pour Roberts, l’expérience psychédélique constitue une des « applications psychiques » d’une
longue liste qui contient également des pratiques ancestrales que l’on peut regrouper sous
les appellations de « méditation », exercices respiratoires, yoga, biofeedback, chants, art
martiaux, quêtes de visions, pratiques chamaniques, travail du rêve, isolement sensoriel etc.
Ces techniques de même que les psychothérapies dans leur ensemble, y compris les plus
« classiques » (comme la psychanalyse, ou les TCC) ont un même objectif, le bien-être, le
« développement » personnel, et la diminution des phénomènes anxieux et dépressifs, des
« aliénations personnelles » (addictions, TOC) et des troubles de la relation à l’autre.
Le « processus actif » commun et central de toutes ces pratiques, ou techniques, est de
provoquer des changements psychocorporels au travers de la production d’états modifiés de
conscience, et de mettre l’individu « rationnel » en lien avec sa partie « spirituelle ». De façon
mystique, il s’agit de dessiner de nouvelles connections psychiques, et d’améliorer les
compétences et l’efficience des capacités psychocorporelles d’équilibration, et
d’harmonisation personnelle.


Roberts revendique également, par l’auto-expérimentation, la capacité groupale de décrire
de nouvelles « géographies » de la psyché.
De même, en dépit des différences théoriques et pratiques que l’on peut repérer en fonction
des auteurs, concernant les approches thérapeutiques psychédéliques, il existe un certain
nombre de conclusions communes. Celles-ci constituent les paramètres fondamentaux des «
psychothérapies assistées par les psychédéliques » et différencient nettement l’usage de
ces substances des celles des autres drogues psychotropes, comme les antidépresseurs, les
psychostimulants, les anesthésiques, les narcotiques et les tranquillisants par exemple.


Or, l’éprouvé intime de l’expérience psychédélique ne peut être produite, chez le thérapeute,
qu’au regard de l’auto-expérimentation des substances qu’il sera, dans le cadre des thérapies
psychédélique, amené à prescrire ; et c’est tout autant la question des doses, et celle de
l’intensité des états modifiés de conscience qui, au travers de l’auto-expérience, lui
permettront d’estimer la capacité de son patient à subir les effets potentiellement négatifs
des modifications sensoriel et du cours de la pensée, et de prévenir la survenue d’angoisses,
voir même de terreurs effrayantes, ainsi qu’à bénéficier des éprouvés intimes,
métaphysiques, voir mystiques, qui contribuent, dans le cadre de l’ivresse psychédélique, à
des modifications transcendantales de l’humeur, et de la qualité de « l’être au monde ».


Et là encore, comme pour le cannabis thérapeutiques, les essais cliniques peineront à mettre
en évidence les bénéfices subjectifs en terme de qualité de vie, et les modifications
substantielles de la psyché, qui persistent sur le long terme, après les séances de thérapies
psychédéliques.


Comme l’écrit Nicolas Langlitz, un anthropologue historien de sciences New Yorkais, « les
psychédéliques ne pourront pas être testés par l’utilisation des essais cliniques
conventionnels ».


Même si, d’ailleurs, des études cliniques récentes réalisées sur des « volontaires » sains avec
des modalités d‘évaluation technique « classiques » attestent de la réalité d’une modification
positive durable de la psyché, en termes de « changement de la personnalité », mais surtout
en termes « d’extraversion », et « d’openness ».


Pour conclure, et pour illustrer ce propos, nous allons citer les 5 dimensions fondamentales
qui organisent les bonnes pratiques des thérapies psychédéliques, énoncées par Metzner en

Le premier travail d’envergure en français sur la phénoménologie des expériences psychodysleptiques, dans la suite du travail de Georges Lanteri Laura sur les « Hallucinations », est l’ouvrage de Jean-Pierre Valla,« L’expérience hallucinogène », édité en 1983.

Docteur Christian SUEUR
Psychiatre, Praticien Hospitalier
Président du GRECC
Colloque ATHS, octobre 2019, Biarritz

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